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Abiy Ahmed : Le prix Nobel de la paix devenu chef de guerre


Rédigé le Jeudi 24 Juin 2021 à 13:00

Le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a été largement salué en-dehors du pays pour son zèle réformateur, mais cette image a été brisée dans les mois qui ont précédé son premier test électoral.


Le parcours d'Abiy Ahmed a connu une évolution rapide. Encensé par la communauté internationale, il est ensuite condamné.

L'obtention du prix Nobel de la paix en octobre 2019 pour ses actions ayant mis fin à l'impasse de vingt ans avec l'Érythrée a cimenté son statut international. Mais la guerre dans la région du Tigré, dans le nord de l'Éthiopie, a entraîné un revirement rapide.


Il est devenu Premier ministre en 2018, à l'âge de 41 ans, prenant ses fonctions sur fond de manifestations antigouvernementales. Son énergie juvénile et son sourire rayonnant offraient de l'espoir.

La coalition au pouvoir, dirigée par le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE) de M. Abiy, en était à sa troisième décennie au pouvoir et avait été accusée de répression et de violations des droits humains. Les accusations portaient également sur l'emprisonnement d'opposants et de journalistes réduits au silence.


Le FDRPE a conduit l'Éthiopie à une croissance économique rapide. Mais beaucoup se sentaient exclus des avantages de cette croissance.

Ce sentiment de marginalisation, notamment chez la plus grande ethnie du pays, les Oromo, a alimenté une vague de manifestations. M. Abiy, un Oromo lui-même, a été promu au poste le plus élevé et s'est immédiatement mis à répondre aux préoccupations dans une période vertigineuse de réformes.


Il a libéré des milliers de prisonniers politiques, levé les restrictions imposées aux médias indépendants et invité les groupes d'opposition autrefois interdits du pays à rentrer d'exil.


Il a soutenu une femme pour qu'elle devienne présidente, a instauré la parité des sexes au sein du gouvernement, en plus d'avoir créé un ministère de la paix.


Changements drastiques


Le couronnement de la politique de M. Abiy a été l'accord de paix signé avec l'Érythrée et la réouverture de la frontière de l'Éthiopie avec ce pays voisin.


Abiy Ahmed a fait le tour du pays et a encouragé le rassemblement au sein d'un pays multiethnique. Il a conçu une nouvelle philosophie politique visant à favoriser un sentiment d'unité nationale pour vaincre les divisions ethniques. Il voulait aussi célébrer la diversité.


M. Abiy jouissait d'une grande popularité, en partie en raison des changements drastiques survenus dans le pays…


Né à Beshaha, un district caféier du sud-ouest de l'Éthiopie, de parents chrétiens et musulmans, il est rapidement perçu comme la personne idéale pour unir un pays de plus en plus divisé.


En tant que premier chef de l'ethnie oromo du pays durant ces dernières années, il a attiré l'attention des jeunes protestataires qui réclamaient une plus grande inclusion politique.


Il a voyagé à travers le pays… Son accessibilité contrastait avec la distance effarante de ses prédécesseurs. Et pour de nombreux citoyens ordinaires qu'il rencontrait lors de ses fréquents voyages, il ne ressemblait en rien à ses prédécesseurs…


Abiy Ahmed a fait carrière dans l'armée où il a atteint le grade de lieutenant-colonel. Il était alors le fondateur et directeur de l'Agence nationale des réseaux d'information et de sécurité, qui était responsable de la cybersécurité, dans un pays où le gouvernement exerçait un contrôle strict sur Internet.

Ensuite, il est devenu ministre de la Science et de la technologie.


Les dates clés d'Abiy Ahmed :


1976 : Né d'un père musulman oromo et d'une mère chrétienne amhara

1990 : Rejoint la lutte armée contre le régime marxiste du Derg

2016 : Devient ministre de la Science et de la technologie pour une courtée durée

2017 : Termine son doctorat sur les questions de paix et de sécurité à l'Université d'Addis-Abeba

2018 : Devient Premier ministre

2019 : Devient lauréat du prix Nobel de la paix

2020 : Début du conflit au Tigré.


Mais une fois l'euphorie des premiers jours passée, les tensions qui couvaient depuis longtemps, tenues secrètes à l'époque du régime autoritaire, ont commencé à déborder.


Sa volonté d'unité a posé problème, même si le Premier ministre est un militant de la diversité.


Des affrontements ethniques et des attaques physique contre des individus, en raison de leur appartenance ethnique, se sont produits dans tout le pays, tuant des milliers de personnes. En 2019, près de 2 millions de personnes ont fui leur domicile.


L'assassinat de personnalités, une rareté dans le passé, a commencé à se produire avec une fréquence alarmante.


Un musicien assassiné


Le chef d'état-major de l'armée et le chef de la deuxième plus grande région du pays ont été tués en une seule nuit, à des centaines de kilomètres de distance. De nombreux autres fonctionnaires de niveau inférieur et intermédiaire ont connu des destins similaires.


Et pour réprimer la violence croissante, M. Abiy est revenu aux tactiques des gouvernements précédents.


Internet et les lignes téléphoniques ont été coupés à plusieurs reprises. Les suspects ont été arrêtés en masse. Certains ont ensuite été libérés après avoir passé des semaines ou des mois derrière les barreaux sans être jugés.


Le meurtre, il y a un an, du célèbre musicien oromo Hachalu Hundessa, dans la capitale, Addis-Abeba, a accru les tensions ethniques et conduit à un renforcement des mesures de sécurité.


Les violences consécutives à son assassinat à Oromia, la plus grande région du pays, et à Addis-Abeba, ont fait plus de 200 morts parmi les civils.


Des personnalités de l'opposition ont été arrêtées, soupçonnées d'incitation à la violence. Cela a suscité des accusations contre le Premier ministre par de nombreux militants oromos. Des accusations selon lesquelles il tentait d'éliminer une opposition significative dans l'Oromia.


Mais ce sont les relations avec un autre groupe ethnique du pays qui ont surtout entaché sa réputation.


Sa décision en novembre 2019 de dissoudre le FDRPE et de former une nouvelle organisation politique unifiée, le Parti de la prospérité, a intensifié sa lutte avec Le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT).


Le FLPT était le parti au pouvoir au Tigré et avait été la force dominante au sein du gouvernement du FDRPE.


Sentant une diminution de son pouvoir, le FLPT a refusé de rejoindre la nouvelle organisation de M. Abiy. Ses dirigeants sont entrés en dissidence, et les tensions ont finalement dégénéré en conflit entre le gouvernement fédéral et le FLPT.


La guerre, qui en est maintenant à son huitième mois, a été décrite par M. Abiy comme une "opération de maintien de l'ordre". Mais les accusations de violations des droits humains, de viols de masse, d'exécutions extrajudiciaires et d'utilisation de la famine comme tactique se multiplient.


Les organisations internationales expriment leur préoccupation plus explicitement.


Le mois dernier, les États-Unis, autrefois un allié fidèle dans la lutte contre le terrorisme, ont annoncé des restrictions de visa à l'encontre des personnes jugées pour leur opposition à "la résolution de la crise dans le Tigré".


Les États-Unis ont également imposé des restrictions sur l'aide économique et sécuritaire.


Il s'agit d'un revirement remarquable, par rapport à la façon dont M. Abiy et son gouvernement étaient perçus il y a trois ans.


Mais lorsqu'il s'agit de l'élection, c'est sa réputation dans le pays qui compte le plus - et celle-ci a également été écornée.


La critique est inévitable


Le report du scrutin de l'année dernière, lorsque le coronavirus a frappé le pays, est considéré par certains comme une prise de pouvoir.


Certains Oromos "qui le soutenaient ou étaient neutres [à son égard] se sont maintenant retournés contre lui", affirme Adem Abebe, un analyste éthiopien basé aux Pays-Bas.


Au Tigré où il y avait des soupçons à son égard dès le début, "la méfiance à son égard s'est transformée en haine", ajoute-t-il.


L'important soutien dont il bénéficiait parmi les Amharas a récemment été affecté par une récurrence d'attaques ethniques contre les membres de cette communauté vivant dans les régions d'Oromia et de Benishangul-Gumuz.


Malgré cela, le parti de M. Abiy est le favori, car les principaux opposants sont emprisonnés. Certains d'entre eux boycottent le scrutin.


Les changements d'attitude envers le Premier ministre sont "en partie le résultat (…) du culte de la personnalité que M. Abiy a cherché à entretenir", a déclaré M. Adem à la BBC.


Une tentative de changement


Il a promis "la paix, la démocratie et la prospérité tout en faisant face à la méfiance d'une partie importante de la population et, maintenant, des principaux alliés occidentaux".


Mais on ne sait pas à quel point cela dérange M. Abiy. S'il fuit les interviews avec les journalistes, il aime en revanche les projecteurs.


Un thème commun dans ses nombreux discours et publications sur les réseaux sociaux est de savoir comment l'Éthiopie l'emportera, malgré des défis importants.


Il semble qu'il considère la critique de son gouvernement comme la conséquence inévitable d'une tentative de changement.







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